INTERVEIW  M’fadel EL HALAISSI, DG Délégué en charge de la Banque de l’Entreprise, BMCE Bank of Africa

Titre  « Il ne va pas y avoir d’engouement pour la banque participative »

Dans cette interview avec M’fadel EL HALAISSI nous traitons de la finance participative, la digitalisation, la stratégie TPME, le mobile banking, la préférence nationale, la culture du risque, l’enjeu de la CEDEAO et l’avenir Afrique…Détails.

 Pensez-vous vraiment qu’il y aura un engouement pour la finance participative ?

Non, il ne va pas y avoir un engouement, une petite participation peut-être. Je ne suis pas un devin, mais je peux prédire 10, 15 voire 20% du marché. D’ailleurs, vous n’avez qu’à regarder autour. Au Moyen-Orient, en Égypte, c’est permis depuis plusieurs décennies. En Turquie, les banques participatives existent, mais elles n’ont jamais dépassé le seuil de 20 à 25% de part de marché par rapport aux banques classiques, parce qu’elles ne peuvent pas offrir tous les produits que le système financier offre aujourd’hui. Il y a des limites au niveau des produits par rapport  à ces banques participatives et puis le coût reste beaucoup plus élevé que la banque classique.

Est-ce que vous pensez que le mobile banking pourra réussir au Maroc ?

Oui, sans aucun doute. Le mobile banking est une solution technologique qui permet de bancariser le maximum de la population avec un minimum d’investissements.

Sur le volet digitalisation, certains de vos concurrents sont plus actifs que vous. Qu’en pensez-vous?

La digitalisation pour répondre à votre question, c’est l’avenir de la banque. C’est déjà réfléchi et c’est déjà fait chez nous. Il y a tout un panel de produits qui sont lancés et qu’aujourd’hui peut-être le public ne le sait pas ou peut-être on a mal communiqué là-dessus. Regardez les dernières publicités que font certaines banques sur les produits de la digitalisation et demandez si ça existe chez BMCE, et depuis quand ces produits sont commercialisés ou mis en service? Vous allez vous rendre compte qu’il y a une erreur de communication. Il n’y a pas un seul produit technologique sur lequel la concurrence communique aujourd’hui et qui n’existait pas à la BMCE depuis quatre ou cinq années déjà.

 

Dernière question sur le portage de PME à l’international par les grandes entreprises et la préférence nationale. Selon vous, pourquoi ces deux concepts traînent encore ?

Il faut dire que ça a marché pour certains. L’exemple de l’OCP dans une moindre mesure a bien marché puisqu’on avait signé des conventions pour le financement des sous-traitants et des cotraitants de l’OCP à des conditions préférentielles. Mais il faut dire aussi que ça n’a pas marché parce qu’il y a des règles dans ces grandes entreprises que leur impose un appel d’offres international. Sur le chapitre de la préférence nationale où l’argent public est en jeu un dilemme se pose: est-ce qu’on doit faire l’arbitrage entre une entreprise publique ou semi-publique qui doit répondre aux exigences formelles sur la compression des charges et la rentabilité puisqu’elle utilise l’argent public ou bien privilégier la notion de la préférence nationale,  quel que soit le coût. Personnellement je préférerai la première, parce que cette deuxième option finirait par échouer. Si cette préférence nationale coûtait une fois et demi celle d’un sous-traitant étranger en plus d’une médiocre qualité, il vaut mieux s’en passer, car un sérieux problème se posera alors à terme.

La première idée c’est de dire, je lance un appel d’offres international, et je donnerais la préférence aux entreprises marocaines, dès lors que leur rapport qualité-prix corresponde aux modalités d’attribution et que les règles de jeu du marché soient transparentes. C’est comme ça qu’on crée des entreprises efficientes et efficaces. Pour cela, il faut commencer par instaurer des règles au niveau de l’entreprise publique et des marchés publics sur cette notion de préférence nationale. Même l’État, je pense aux départements ministériels qui engagent des dépenses et qui doivent adopter une logique sur la préférence nationale : qu’est-ce qu’on entend par préférence nationale ? Comment on la fait et dans quelles règles?  Si ça marche avec l’État en tant que donneur d’ordre, on peut le faire valoir au niveau des entreprises publiques, semi-publiques et peut être même les entreprises privées.

 

Quelle est la part des crédits dédiés aux TPME?

Aujourd’hui, je peux vous dire que nous sommes à presque 60%, alors que quelques années auparavant c’était l’inverse. Les grosses entreprises baissent en termes de proportion, non pas en termes de volume ; avant elles étaient à presque 60%, aujourd’hui elles sont aux environs de 35% à 40%.

 

Est-ce qu’il y a véritablement une stratégie dédiée à cette population des entreprises pour BMCE BANK ?

Non seulement il y a des produits dédiés, mais il y a toute une stratégie commerciale que nous avons déployée depuis déjà 5 ans. Vous n’avez qu’à regarder la proportion des financements BMCE au niveau de Finèa. Nous sommes aujourd’hui la première banque qui bénéficie des services de la Caisse Centrale de Garantie pour la garantie des concours bancaires en faveur des PME-PMI. On l’a entamée il y a 5 ans parce qu’auparavant on était taxé de « la banque des grandes entreprises », et ce qui est peut être historique depuis la création de notre banque en 1959 par feu Sa Majesté Mohamed V. Après la privatisation en 1975, on a changé de stratégie puisque ces entreprises qui nous étaient exclusives ne le sont plus. On s’est rendu compte qu’on avait du gap à rattraper par rapport à notre taux de pénétration sur ce marché de la PME-PMI, et que nous sommes en train de réussir avec brio.

 

 

 

Nous observons une tendance haussière de l’autofinancement et des crédits inter-entreprises. Ne pensez-vous pas que cette situation interroge la culture du risque chez la banque marocaine ?

 

Je pense qu’il faut dire une vérité c’est que l’ensemble du système bancaire fournit un effort considérable pour financer l’économie de l’entreprise. Les banques sont souvent taxées à tort d’exiger des garanties, d’être dures en termes de facilités  d’octroi de crédit. Mais quand on regarde le niveau des dossiers qui sont compromis ou en contentieux, ils ne cessent d’évoluer, le taux de chute est très élevé, on est maintenant presque à une moyenne de 10% dans l’ensemble du système. Ce qui veut dire que les banques prennent des risques quand même. Malgré la stagnation de la demande des crédits au cours de ces deux dernières années, les banques ont continué quand même à faire une croissance certes, très timide inférieure à 2 %. Et je reste persuadé que 2017 connaitra une reprise internationale et que cette reprise va certainement redémarrer la demande de crédit au Maroc. Et puis en 2018 et 2019  on fera des scores beaucoup plus élevés.

Vous avez un centre d’expertise PME et vous avez aussi «le rendez-vous des entreprises», quel bilan?

Nous avons créé un Centre de rencontres des chefs d’entreprises, parfois dans le même secteur ou dans des secteurs différents pour partager les expériences des uns et des autres sur les sujets de production, les coûts de production ou sur des thématiques différentes. Et en même temps, on leur donne une formation universitaire sous la houlette de l’Université Hassan II  de Casablanca et d’autres Universités à travers les différentes villes du royaume. C’est une fierté parce qu’on voit des chefs d’entreprises qui ont quitté l’école à un niveau bac ou moins et se retrouvent sur les bancs de l’université pour recevoir une formation universitaire académique liée à la Finance, au Commerce extérieur et à des sujets bien pointus, mais surtout sanctionnée par un diplôme universitaire reconnue par l’Université Hassan II de Casablanca à titre d’exemple.

Et ça, c’est vraiment une fierté, ça parait quelque chose d’important aujourd’hui, bien qu’on n’a pas suffisamment communiqué là-dessus. Nous sommes aujourd’hui à la troisième édition, et la quatrième est pour bientôt. Avec l’Université Hassan II, on a formé plusieurs centaines de chefs d’entreprises. Récemment, et à l’occasion de la journée mondiale de la femme, le 08 mars dernier, nous avons organisé une formation dédiée pendant trois mois uniquement pour les femmes-chefs d’entreprises.

J’aimerai juste ajouter quelque chose d’important, c’est que je suis convaincu que la PME-PMI a davantage besoin de conseils que de simple financement avec un taux réduit. Elles ont besoin de les conseiller, leur recommander des opportunités d’affaires, leur trouver un partenaire avec qui elles peuvent vendre ou acheter ou même rentrer dans le capital…

Et pour bénéficier de cette formation et ce conseil, est-ce qu’ils payent quelque chose?

Non, c’est gratuit, n’importe quelle  PME-PMI peut souscrire à nos formations, avec le respect de certains critères. L’idée est venue du fait que nous avons constaté que bien de chefs de PME-PMI ne savent pas présenter correctement une demande à leur banquier. Ils ont des idées, ils sont pleins d’énergie, mais ils ne savent pas coucher sur papier un business plan, un chiffre d’affaires prévisionnel, un plan de financement, un programme d’investissement, etc.

Selon vos résultats financiers 2016, les taux de commissions ont augmenté de 8%. Quid de l’Afrique?

Je peux vous dire que les commissions dans les banques africaines sont très faibles par rapport à la marge d’intermédiation. Sur les résultats globaux, l’essentiel est fait par les marges d’intermédiation. Plus une économie est fortement développée par son système bancaire, plus les commissions sont importantes et la marge d’intermédiation est faible. Quand vous voyez l’Europe aujourd’hui par exemple, vous avez l’inverse, c’est plus de 60% qui proviennent des commissions et le différentiel vient des marges. Au Maroc, on est encore à 70 % de marges d’intermédiation et 30% sous forme de commissions.

Les crédits accordés à la promotion immobilière en 2016 ont chuté de 83%. Comment expliquer cette variation?

La baisse, ce n’est pas parce qu’on a décidé volontairement de  baisser. La baisse, c’est parce que le secteur est en stagnation relative et  que la demande des crédits sur les projets immobiliers s’est tassée un peu. Il faut savoir aussi que nous avons choisi de ne pas alourdir certains groupes en termes de dettes…

Quel retour sur la 2e édition de l’African Business Connect ?

Nous avons fait un travail de présélection en association avec Maroc export  sur les entreprises susceptibles d’être intéressées par les co-investissements sur ces 3 pays-là. On ne voulait pas ramener uniquement des exportateurs qui souhaitent vendre des produits sur cette partie du continent de l’Afrique de l’Est, mais plutôt avoir des gens qui voulaient investir ou co-investir avec  les Rwandais, les Tanzaniens ou les Malgaches afin de pérenniser les liens économiques. Ce n’est pas une opération de proximité comme  en Sénégal ou en Côte d’Ivoire où on peut vendre et revenir, car les connexions logistiques sont plus fréquentes. Par contre sur l’Afrique de l’Est, c’est un peu difficile d’envoyer une cargaison de tomates, de textile ou de conserve de poissons. Là, il faut co-investir plutôt pour pérenniser les relations.

Par rapport aux secteurs porteurs… ?

Franchement, pour eux l’exemple de l’économie marocaine est un modèle à suivre que ce soit dans l’agriculture, le textile, le bâtiment et travaux publics, l’industrie, etc.  Mais il y a bien sûr des secteurs que nous privilégions, je pense particulièrement au BTP et tout ce qui tourne au tour (électricité, plomberie, assainissement, etc.), l’Énergie, les infrastructures, l’agroalimentaire, la transformation des produits de la pêche…et puis, vous avez le secteur du Textile-Habillement, où j’ai appris par exemple que  le Rwanda importe la quasi-totalité  de ses besoins en produits textile. Comme on est  présent déjà là-bas, nous sommes les mieux positionnés en tant que groupe bancaire pour pouvoir capitaliser sur  les retombées positives des visites royales. C’est aussi notre rôle d’être un éclaireur, de créer des succes stories par secteur et après les autres suivront.

En termes d’accompagnement, certaines entreprises se plaignent et arguent que les banques marocaines ne suivent pas. Que leur répondiez-vous ?

Premièrement, j’aimerai bien voir ces gens-là qui veulent avoir des financements pour leur fonds de roulement dans le continent  africain. Je leur pose un défi. Deuxièmement, l’avantage du groupe BMCE est qu’on est présent sur 23 pays africains, ce qui nous permet de leur assurer un accompagnement en amont et en aval : le financement en amont à partir du Maroc ou sur place à partir de BMCE Bank of Africa. On a une parfaite connaissance du marché, des renseignements sur le type de partenaires avec lesquels ils peuvent nouer des relations, on leur donne du conseil au-delà même du financement qu’on peut  assurer à travers nos filiales africaines.

Que pouvez-vous nous dire sur la demande d’intégration du Maroc à la CEDEAO?

Depuis l’indépendance du Maroc, notre économie est « orientée vers l’Europe ». Elle a toujours été orientée vers le continent européen  et très peu vers l’Afrique. L’UMA n’a pas réussi malheureusement,  on espère qu’elle réussira un jour. Mais, en attendant, on ne va pas rester cloitré entre deux espaces économiques, l’un au nord qui est l’Union européenne  et l’autre au sud qui est l’espace subsaharien. Il va falloir se projeter dans l’avenir en disant qu’aujourd’hui notre avenir c’est l’Afrique. Nous sommes d’abord un pays africain, et nous ne pouvons nous soustraire de cet espace économique qui est très important pour le Maroc, parce qu’on aura un espace de libre circulation des biens et des personnes sur une quinzaine de pays. C’est un espace économique en plein essor qui réalise le taux de croissance le plus élevé sur la planète. Stratégiquement parlant, il est très important aujourd’hui pour le Maroc de changer d’orientations et de priorités. L’économie marocaine a atteint aujourd’hui un niveau de croissance et de développement que le marché local est devenu  étroit pour ses entreprises. Donc, elles ont besoin d’un espace dans lequel elles peuvent évoluer et surtout partager d’une manière équitable le fruit de cette croissance avec nos voisins de telle manière qu’on crée un espace économique viable.

Pour clore ce volet Afrique, j’aimerai savoir si c’est possible quels sont les pays visés ?

Aucun pays n’est à exclure, on est sur 23 et on souhaite être sur 50 dans les années à venir. Cela dit, il y a des pays prioritaires en fonction de nos capacités de financement, en fonction aussi de nos capacités d’intégration… Propos recueillis par Mohamed MOUNJID

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