FLEXIBILISATION DU DIRHAM: ENTRE INQUIÉTUDES & PERSPECTIVES

 

Par Lamia ALLOULI

Expert-Comptable, Commissaire aux Comptes

Présidente du REFM

Le taux de change représente une dimension importante pour l’ensemble des acteurs économiques dans un pays. Il impacte le niveau de compétitivité des entreprises, détermine largement la structure de l’économie entre le secteur des biens échangeables et celui des biens non échangeables et influe la relation entre différentes variables économiques notamment la balance commerciale. En janvier 2018 et dans le cadre des réformes recommandées par le Fonds Monétaire International, le Maroc a adopté un nouveau régime de change qui remplacera l’ancien régime fixe lancé dans les années 70.

La réforme

Le régime de change a connu plusieurs phases historiques en commençant par une base d’or et en terminant par un système flottant. Dans les années 40, les Accords de « Bretton Woods » ont eu pour objectif de mettre en place une organisation monétaire mondiale autour du dollar américain avec un rattachement nominal à l’or. Après l’abandon de cette organisation monétaire en 1971, le système de régime de change a défini deux styles de base : le régime de changes fixes et le régime de changes flottants.  Dans le premier régime, la monnaie nationale à une valeur officielle exprimée par rapport à une « monnaie étalon » (l’or, le dollar ou une combinaison de devises). La parité est la valeur officielle d’une monnaie par rapport à une autre. Dans le deuxième régime, Il n’y a pas d’étalon et il n’existe pas de parité officielle.

Le taux de change[1] d’une monnaie varie librement sur le marché des changes, en fonction de l’offre et de la demande.

 

Jusqu’à il y’a quelques mois, l’ancien système de changes au Maroc était un système fixe. Il permettait d’avoir un euro pour près de 11Dh, une valeur fixée par Bank Al Maghrib qui se basait sur des valeurs de référence : le dollar et l’euro. Le Maroc a adopté le régime de fixité dans les années 70 suite à la crise du système de Bretton Woods.  Le système de change était alors rattaché à un panier de devises représentatif de l’ensemble des monnaies fortes. Après la mise en place de l’euro, ce panier est devenu représentatif des seuls euro et dollar à raison d’une pondération revue à 60% pour l’euro et 40% pour le dollar. Et c’est sur cette base que la flexibilité du dirham a été introduite. En optant pour le nouveau régime de change flottant, le taux de change du dirham est désormais fixé par la loi de l’offre et de la demande des diverses devises sur le marché de changes (appelé communément «Forex»). La parité du dirham est déterminée à l’intérieur d’une bande de fluctuation de ±2,5%, au lieu de ±0,3%, par rapport à un cours central fixé par Bank Al-Maghrib sur la base d’un panier de devises composé de l’euro et du dollar américain à hauteur respective de 60% et 40%.

Inquiétudes

En juillet 2017, date initialement prévue pour le lancement du nouveau régime, et avec les craintes d’une éventuelle dépréciation du dirham, nous avons assisté à des prises de position inhabituelles sur les marchés que certains opérateurs ont expliqués par les mauvaises expériences de chocs de changes dans certains pays émergents. Les banques ont augmenté leurs actifs en devises générés par les hausses des couvertures. Certains acteurs économiques craignent que la dévaluation du dirham engendre la hausse du coût des importations ce qui représente un inconvénient majeur au regard de la nature de ce que le pays importe (technologie, énergie …).  Ces craintes soulevées sont légitimes, car tout pays qui perd le contrôle de l’inflation et la stabilité de son taux de change s’expose aux risques de l’épuisement de ses réserves de change avec tout ce qui suit en hausse de dette extérieure, des prix, de chômage, de pauvreté … Par ailleurs, le confort que procurait l’ancien régime mérite d’être nuancé, car il s’apparentait à une forme de caisse de compensation.  Quand la valeur du dirham variait de plus de 0,3%, à la hausse comme à la baisse, la BAM intervenait pour ajuster sa valeur, en cédant ou en achetant des devises. Même si cela permettait aux opérateurs de s’approvisionner sans limites et à un taux de change stable, avec moins d’inflation et moins d’incertitude, le régime avait aussi des effets non appréciables. Le système fixe entretenait l’économie de rente et créait  des comportements pas très économiques. En maintenant la valeur du dirham  au-dessus de sa valeur réelle du marché cela a permis à certains de vivre au-dessus de leurs moyens et ne pas rationaliser leurs comportements. Il incitait à la surimportation, car la surévaluation du dirham rend les produits importés moins chers que les produits locaux ce qui pénalise la compétitivité des sociétés locales.

Le Maroc est-il vraiment prêt pour passer le cap ? Quels gains attendus de la réforme ?

La situation macroéconomique du Maroc favorise ce processus qui sera graduel sur une période allant de 5 à 15 ans. Les indicateurs économiques sont globalement à l’équilibre. Le Maroc est également la destination privilégiée des capitaux étrangers pour son climat de stabilité et de sécurité. D’un autre côté, les besoins de financement des banques marocaines en devises étrangères restent modestes. Les opérations des banques avec leurs clients en devises ne concernent essentiellement que les opérations d’import-export. À noter également que BAM travaille sur la mise en place d’un système de ciblage de l’inflation. Le but est de synchroniser le taux d’inflation à un intervalle des taux cibles déterminés à l’avance par la banque centrale. En mettant en place cette réforme, le Maroc vise à libéraliser le marché, améliorer la compétitivité de l’économie nationale et réduire la forte pression sur les réserves en devises étrangères. Le système financier sera ainsi en mesure d’affronter et d’absorber les chocs réels, mais également d’accompagner les mutations structurelles qu’a connues l’économie durant ces dernières années. La flexibilité des taux de change profitera à plusieurs secteurs d’activité notamment les  secteurs moteurs, l’agriculture et le tourisme ainsi que la promotion des investissements directs étrangers. La compétitivité des produits marocains sera favorisée. Les produits locaux, moins chers pour l’acheteur étranger, devraient être plus faciles à exporter.

Quels instruments de couverture ?

Si la bande de fluctuation actuelle n’est que de 0,6 % (+/- 0,3%), et que les variations du dirham n’ont pas un impact significatif, avec l’élargissement de cette bande, la volatilité sera plus importante.  Les sociétés marocaines se préoccupent de plus en plus des risques de variation du dirham et des impacts qu’ils pourraient avoir sur leurs activités. Ils s’impatientent à découvrir les offres que proposent les banques d’affaires en matière de couverture de risque de variation de change. Aujourd’hui, seules les grandes entreprises, et quelques PME recourent à des instruments de couverture. Sous l’impulsion des autorités, les établissements multiplient actuellement les efforts de vulgarisation de ces produits. Les sociétés, notamment les sociétés importatrices et exportatrices, attentives à la gestion de leur risque de change, devraient avoir recours aux instruments de couverture afin de consolider leurs besoins de financement, emprunter au meilleur coût et couvrir leurs dettes. Le but de la couverture est d’éliminer le risque de variation de change, en fixant un cours convenu à l’avance pour le jour du règlement. La couverture peut être systématique ou partielle. La couverture systématique permet de se couvrir automatiquement dès apparition d’un engagement en devises qui peut induire une perte importante si on traite avec des clients dont les devises sont volatiles ou si les montants sont très élevés. La couverture partielle quant à elle permet à l’entreprise de couvrir une partie du risque selon son propre seuil de tolérance qu’elle s’est fixé. Elle accepte dans ce cas la perte potentielle sur la partie non couverte.

À noter que toute solution de couverture a un coût. Les sociétés doivent définir les couvertures parfaites inhérentes aux risques de taux. Elles doivent en premier éditer les états nécessaires à la communication financière, évaluer de façon indépendante la valorisation de leur portefeuille, évaluer le prix de marché des couvertures proposées par leurs banques et surtout mesurer l’efficacité de leur stratégie de couverture. Le régime de change n’est qu’un outil parmi tant d’autres pour améliorer la création de richesse et accélérer l’ouverture économique du pays. Il faut cibler la croissance également dans la compétitivité, l’innovation, la compétence et la bonne gouvernance.

[1] Le taux de change désigne la quantité de monnaie nécessaire pour obtenir une unité monétaire d’un autre pays.

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