Les PME au cœur du nouveau modèle de développement : Enjeux, défis et leviers de croissance

  • Par Lamia ALLOULI
  • Expert-Comptable, Commissaire aux Comptes
  • Présidente du réseau Experts France-Maghreb

 

Le Maroc s’est inscrit dans une dynamique qui lui a permis d’enregistrer des réalisations mondialement  notables et tangibles au cours de ces 20 dernières années. La sécurité, la stabilité et l’approche panafricaine très active représentent des atouts majeurs qui démarquent le pays. Néanmoins, et malgré ces avancées incontestables, l’économie marocaine souffre toujours de maux structurels liés à la nature de son modèle de croissance actuel arrivé à ses limites. SM le Roi a appelé à la conception d’un nouveau modèle de développement selon une approche participative incluant l’ensemble des parties du pays et répondant à toutes les attentes des citoyens. Les préoccupations sociales de la majorité des Marocains se cristallisent essentiellement autour de l’emploi, la santé et l’éducation. Le nouveau modèle doit agir prioritairement sur l’éradication de l’analphabétisme, la réduction des disparités sociales et régionales et le désenclavement des zones rurales. Sa réussite doit impérativement s’accompagner du renforcement de la compétitivité de l’économie marocaine.  Les petites et moyennes entreprises (PME) représentent 95% du tissu économique national. Il est donc absolument essentiel de comprendre quels sont les véritables enjeux et opportunités qui dessinent leur avenir et leur rôle dans le cadre du nouveau modèle.

Compétitivité & nouveaux comportements économiques

Le Maroc s’est doté d’une stratégie d’émergence industrielle au milieu de la décennie 2000. Cette politique visait explicitement la diversification de l’économie par l’attraction des investissements directs étrangers (IDE). Elle combine grands projets d’infrastructures et programmes de modernisation industrielle. Le modèle IDE actuel ne s’avère pas complémentaire aux politiques de développement. Les politiques d’attraction sont coûteuses pour le pays et favorisent principalement les intérêts des nouveaux entrants. Cette stratégie a permis au Maroc d’enregistrer de réels succès sectoriels (automobile, aéronautique, etc.) et réaliser des progrès constants en ce qui concerne son classement dans l’indice Doing Business. Cependant et même si le taux d’investissement annuel dépasse les 30 % , ce taux contraste avec une faible croissance. Ce décalage est révélateur de facteurs structurels de blocage notamment au niveau de l’administration, l’adéquation formation-emploi, la convergence des stratégies sectorielles, l’économie de rente, etc. L’investissement privé, de son côté, fait défaut dans la création de la valeur ajoutée actuelle. Les PME représentent à peine 1% des entreprises exportatrices. Elles sont fragilisées par des délais de paiement non respectés, la complexité d’attribution de marchés publics, la difficulté d’accès au financement, le manque de compétences, l’opacité du système d’information, le poids des mesures fiscales et de l’informel.  Aussi, le tissu productif national est dominé́ par des structures familiales caractérisées par un comportement managérial où la décision économique revient à̀ celui seul qui détient le capital. Ce genre de situation provoque, généralement, un rapport employeurs-employés déséquilibré́, souvent en faveur des employeurs avec le non-respect des conditions légales du travail et par conséquent le risque d’entraves à l’éthique. D’autre part, le recours à la sous-traitance n’est pas régi par un cadre législatif. Le développement des entreprises de sous-traitance qui assurent des missions durables ne nécessitant pas un savoir-faire particulier peut créer des situations de rente et creuser les inégalités des revenus.

Plusieurs contraintes entravent donc la compétitivité des PME marocaines d’autant plus que ces dernières ont été longuement marginalisées dans le cadre de différents modèles économiques, car jugées trop petites pour contribuer au développement. Aujourd’hui, et pour réussir son pari de l’émergence, il est temps d’assoir le pays et son économie sur une base solide et durable en tenant compte de toutes les composantes, dont les PME. Elles représentent une réelle opportunité qui colle aux réalités du pays. Leur rôle dans le développement est crucial. Par ailleurs, plusieurs prérequis sont indispensables à la compétitivité de ces entités et devront être remplis. La compétitivité passe en premier par l’amélioration du climat des affaires. La généralisation de l’informatisation de l’administration et la mise en œuvre courageuse du principe de la décentralisation et de la déconcentration sont indispensables pour résoudre les complications coûteuses entrainées par la lenteur administrative.

L’accélération et la bonne articulation de la régionalisation (sous ses diverses formes : décentralisation/déconcentration) et les programmes d’investissements dans les zones défavorisées permettront aux PME de contribuer à la stratégie d’un développement harmonieux des territoires en tenant compte de leurs spécificités et leurs atouts.  Dans les pays en développement, ce sont les PME qui concourent à enrayer la pauvreté.  Grâce à la modicité de leurs coûts d’installation ou de transferts, leur souplesse d’adaptation aux demandes des marchés, elles ont la possibilité de s’implanter dans des régions déshéritées et de devenir un élément moteur pour le maintien de leur équilibre. Elles apportent des solutions efficaces aux problèmes d’accès à l’énergie et à l’eau potable, aux services de santé et à l’éducation, etc.

Les petites et moyennes entreprises sont encore peu nombreuses à se lancer sur les marchés publics. En communiquant auprès de ces entreprises et en ne leur limitant pas l’accès à ces marchés, les dépenses publiques seront mieux contrôlées : plus d’intervenants signifie plus de concurrence. Les PME et les administrations ressortent gagnantes de ce genre de  mesures. Les aides financières et l’implication en matière de cautionnement et de garanties peuvent favoriser indéniablement les PME ayant la capacité de répondre aux appels d’offres, mais ne possédant pas les garanties matérielles suffisantes. En favorisant les rapprochements d’entreprises ou la constitution de coopératives de PME, l’État peut profiter d’une meilleure prestation technique pour un coût moins élevé. Les partenariats public-privé (PPP) jouent un rôle important dans la croissance inclusive et durable. L’amélioration de l’environnement institutionnel représente l’élément essentiel pour développer davantage de partenariats public-privé au Maroc et encadrer les initiatives. Garantir des procédures transparentes et compétitives pour créer des joint-ventures  publiques-privées et renforcer la capacité institutionnelle du secteur public pour créer, évaluer et superviser les PPP sont les seuls moyens pour attribuer ou étendre correctement les concessions.

Aussi et afin d’améliorer la compétitivité, les équilibres financiers doivent être renforcés par une réforme fiscale élargissant l’assiette de l’impôt. Une fiscalité dynamique du patrimoine dormant et non productif permet de réinjecter des moyens financiers dans l’activité économique et de lutter contre la fraude et l’évasion fiscales. L’entrée dans le secteur formel d’un plus grand nombre possible d’entreprises relevant du secteur informel favoriserait la lutte contre la corruption et le cadrage de la concurrence des produits étrangers (chinois, turcs…). Les banques doivent être ramenées à leur rôle principal qui est de financer le secteur productif. Elles doivent simplifier les procédures d’accès au crédit et au financement. Il conviendrait aussi de mettre en place un cadre légal et réglementaire qui accompagnerait les modèles alternatifs (Start-up, Crowdfunding…). Le non-respect des délais de paiement  pèse sur la trésorerie des PME et génère un besoin de financement récurrent. Le non-respect de ces délais doit exposer les abus aux sanctions. Le traitement et la prévention des difficultés des PME doivent faire l’objet de mesures et procédures permettant d’assurer la continuité de l’activité et préserver les emplois tout en offrant des garanties suffisantes aux créanciers. Des procédures de rétablissement professionnel  via des dispositifs tels que l’effacement des dettes et un droit de sûretés (cautionnement, gage, etc.) plus lisible et efficace permettent aux PME débitrices de rebondir rapidement.

La transmission des PME est un fort levier d’investissement, dont le cédant et le repreneur doivent bénéficier de mesures d’accompagnement. La transmission est une démarche complexe. Au-delà des aspects techniques, financiers, juridiques et fiscaux, c’est avant tout un projet de vie et un vecteur d’emplois qui participe au maintien du tissu économique local. L’ensemble des acteurs de la transmission d’entreprise doivent unir leur savoir-faire pour accompagner les cédants et les repreneurs dans leur projet. La corruption augmente le coût de l’investissement et a des effets dévastateurs sur la croissance, la compétitivité et la stabilité économiques. Une bonne gouvernance publique et privée est donc une condition sine qua non pour bâtir un nouveau modèle de développement inclusif. La gouvernance doit être améliorée par l’utilisation des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) qui permettent de lutter efficacement contre la corruption. Mettre en place un cadre légal sanctionnant les délits et la sensibilisation de la population, par l’introduction de la culture de la lutte contre la corruption, permettent de réduire les effets de ce fléau.

Stratégies de développement au regard de l’innovation, transformation digitale  et RSE

L’innovation au sens large regroupe l’innovation technologique et l’innovation organisationnelle. L’innovation technologique comprend l’innovation en produits ou en procédés de production. L’innovation organisationnelle concerne la mise en œuvre de nouvelles stratégies de ventes, de gestion des connaissances, des méthodes de travail et les relations externes. L’innovation tire l’investissement vers le haut. L’activité́ progresse deux fois plus vite dans les entreprises innovantes. Dans certains pays, ces PME s’appuient beaucoup sur les dispositifs publics tels que le crédit impôt- recherche pour relancer leur croissance. Il est donc essentiel de développer une culture de l’entreprise innovante au Maroc, recenser et diffuser les pratiques exemplaires mises au jour dans ce domaine sur le plan international. Pour être innovante et compétitive, la PME n’a pas seulement besoin de services de soutien dans les principaux domaines de la gestion d’entreprise et des technologies de l’information et des communications (TIC), mais aussi dans les domaines de l’analyse et de la prospection des marchés, du développement et de l’amélioration des produits, de la mise en conformité avec les normes en vigueur, de l’assurance-qualité et de la certification. Les demandes de brevets des PME progressent dans les pays où les politiques incitatives sont menées : tarifs réduits des redevances de brevets, pré-diagnostics PI (propriété intellectuelle), actions de sensibilisation et formation, etc. Adopter des stratégies régionales de l’innovation permet de soutenir et développer le potentiel d’innovation des entreprises aux spécificités territoriales. Face à un marché globalisé fortement concurrentiel, les PME marocaines sont aussi concernées par la mutation digitale. Le digital représente un formidable potentiel de développement et doit s’inscrire comme levier de performance, de compétitivité et de croissance. Une économie numérique moderne permet de raccourcir les délais de commercialisation, d’avoir un outil de production plus flexible pour répondre à la demande de produits personnalisés. Elle profite aux jeunes, petites et moyennes entreprises, en leur offrant par exemple davantage de débouchés commerciaux et en permettant de dialoguer et traiter facilement avec les clients situés sur les marchés éloignés.

Le paiement mobile, par exemple, est un élément essentiel pour soutenir la croissance de l’économie numérique dans le pays. La loi bancaire devrait permettre le décollage de ce mode de paiement. Une culture du numérique doit être généralisée chez tous les Marocains, et ceci dès l’école primaire. Les PME doivent être informées, encouragées et soutenues dans leurs investissements en équipements et formation au numérique. Elles doivent être soutenues aussi face aux menaces liées à la révolution numérique : cybersécurité, etc. La réduction de la fracture numérique sur les territoires en matière de très haut débit pour les entreprises peut garantir une concurrence plus effective et respectueuse des PME. Aussi, la mise en place de plateformes régionales permet d’apporter des solutions concrètes en mettant à disposition toutes les initiatives existantes et en relation avec les PME et les acteurs susceptibles de les accompagner dans leur démarche de transformation numérique. La responsabilité sociétale et environnementale (RSE) représente un enjeu stratégique et un facteur de compétitivité économique pour les PME. Les institutions internationales interpellent de façon croissante et directe les entreprises sur leurs modes de consommation et de production. La moralisation des pratiques des PME passe par le respect des chartes de responsabilité sociale (RSE). Mesurer et évaluer l’impact des activités en matière environnementale et sociétale (ex: consommation d’eau, d’énergie, taux d’accidents du travail…) permet à l’entreprise de mieux maîtriser les risques auxquels elle pourrait être confrontée, s’adapter aux nouvelles contraintes et dégager de nouvelles opportunités (ex: nouveaux produits plus respectueux de l’environnement). Une plateforme nationale de dialogue et de construction de propositions peut contribuer à  promouvoir la RSE tant à travers les politiques publiques qu’à travers le soutien aux initiatives volontaires privées. Elle permettra aussi de valoriser les pratiques exemplaires au vu de normes internationales. Le cadre législatif et réglementaire aussi doit prendre en compte la RSE.

Internationalisation

Le modèle de croissance marocain est tiré par une consommation qui donne lieu à des importations au lieu de donner lieu à des productions locales. Les PME marocaines souffrent de carences en termes de capacités d’internationalisation et accumulent, de ce fait, un retard majeur sur les marchés mondiaux. Le nouveau modèle de développement doit permettre aux PME compétitives sur le plan national d’atteindre un niveau de compétitivité suffisant pour pouvoir s’intégrer dans les chaînes de valeur à l’international et renforcer leurs échanges et interactions de leurs activités avec les IDE. La mondialisation peut ouvrir aux PME marocaines de nouveaux marchés et leur donner accès à des technologies, des compétences et des capitaux jusque-là hors de leur portée.  Les entreprises multinationales en quête de nouveaux marchés offrent aux PME une chance de s’insérer dans des chaînes de valeur au niveau mondial dans le cadre de relations bien cadrées de sous-traitance. Les PME rattachées à des entreprises étrangères ont en général une activité́ d’exportation et obtiennent une croissance de leur chiffre d’affaires supérieure à celle des autres PME traditionnelles. Ces relations commerciales les poussent à s’adapter, revoir leurs méthodes et inventer de nouveaux modes de collaboration pour dynamiser leur activité et stimuler leur compétitivité. Des actions fondamentales, en coordination avec les acteurs privés, peuvent être mises en place dans le cadre des plans régionaux afin de sensibiliser et accompagner les PME dans leur stratégie d’internationalisation et leur marketing international.  Les mesures incitatives (ex.: crédits-impôts) et offres de financement (ex. : crédits export…) ne peuvent qu’encourager les PME exportatrices.

Capital humain

Le modèle de développement du Maroc nécessite un renouveau, avec notamment un contrat social plus inclusif reposant sur deux principaux piliers à renforcer : le capital social et le capital humain. Le système éducatif et la formation professionnelle doivent assurer une adéquation avec l’emploi disponible et donc reposer sur l’innovation pédagogique, l’autonomisation de l’apprenant et la formation à vie. Investir dans le capital humain permet d’élargir le vivier d’entrepreneurs potentiels au Maroc et résorber l’inadéquation des compétences. La question du capital humain dans le cadre du nouveau modèle de développement doit interpeller tous les acteurs, et dans une large mesure, les établissements de l’éducation, de la formation et de l’enseignement supérieur. L’école utile est proche de la réalité ! Pour les PME, investir dans la formation des salariés, c’est adapter leurs qualifications aux métiers de demain et c’est investir dans la performance économique et sociale de leur entreprise. La formation permet non seulement d’adapter les compétences des collaborateurs à leur poste de travail, mais aussi de maintenir leur employabilité et augmenter leur rendement. Pour les encourager à former leurs salariés,  plusieurs dispositifs peuvent être mis en place notamment le compte personnel de formation,  le crédit d’impôt pour la formation, etc.

D’une manière globale, le nouveau modèle de développement doit mettre au point une stratégie cohérente à l’égard des PME marocaines visant en priorité à surmonter les blocages et les insuffisances structurels.  Il devient donc nécessaire de mener une réflexion sur le fonctionnement de ces PME pour les rendre plus créatives, plus réactives et plus compétitives. Cette démarche repose sur le renforcement de l’écosystème entrepreneurial à travers le développement et la mise en place des différents dispositifs d’accompagnement, l’intervention des acteurs de tous secteurs confondus, le renforcement des capacités institutionnelles à suivre, gérer et évaluer les résultats de ces  dispositifs.

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