La Direction des Etudes et des Prévisions Financières (DEPF) a mené, en partenariat avec l’Agence Française de Développement (AFD) et avec l’appui technique de « International Food Policy Research Institute (IFPRI)», une étude visant à évaluer l’impact de la Zone de Libre-Echange Continentale (ZLECAf) sur l’économie marocaine. Les résultats de cette étude ont fait l’objet d’un séminaire de restitution, le mercredi 17 novembre 2021, en partenariat avec le Policy Center for the New South.

Le principal message qui se dégage de cette étude est que l’accord  ZLECAF aurait un impact modéré sur les recettes publiques, ainsi  qu’un impact limité sur le PIB marocain.

Les résultats de l’étude

La Figure 1 présente les principaux résultats macroéconomiques pour le Maroc, notamment le taux de croissance, en 2035, du bien-être du ménage représentatif (ou revenu réel) et la variation du PIB du Maroc en volume impliqué par chaque réforme.

Figure 1. Taux de croissance du revenu réel et du PIB en volume – Maroc – 2035 – %

Source : MIRAGRODEP et calcul des auteurs


Le scénarios ZLECAf0% a un impact très légèrement négatif (-0.1 pourcent pour le PIB). Etant donné le nombre d’hypothèses du modèle et les données mobilisées, -0.1 pourcent est une variation peu significative et peut être assimilé à une absence d’impact. En revanche, l’accord réel accompagne d’une réduction des mesures non tarifaires de 50% aura un impact macroéconomique significatif sur le Maroc (+0.3% pour le PIB et +0.6% pour le revenu réel). Par conséquent, on peut avancer qu’un accord uniquement sur les tarifs sera d’un impact limité et seule une réduction ambitieuse des mesures non tarifaires est à même de générer un effet significatif. Il convient de noter que ces résultats s’expliquent en grande partie par le fait que l’Afrique ne représente que 9,4% des exportations marocaines de marchandises et que les exportations marocaines totales de marchandises ne sont égales qu’à 16 pourcents environ du PIB marocain. Par conséquent, les exportations marocaines de marchandises vers l’Afrique ne représentent que 1,5 pourcents du PIB marocain. Dans ces conditions, la réforme de la ZLECAf qui va avoir pour principal effet d’entraînement sur l’activité marocaine une augmentation des exportations marocaines de marchandises uniquement vers l’Afrique, ne peut avoir qu’un impact limité sur le PIB marocain.


Le tableau 2 ci-dessous donne l’impact de l’accord sur respectivement le bien-être (ou revenu réel) et le PIB en volume des 9 pays ou régions de l’Afrique, inclus dans l’exercice de modélisation. Les résultats (accord réaliste ZLECAf-MNTs50%) sont en général positifs d’un point de vue macroéconomique pour les pays africains, sauf pour l’Ethiopie. Ils sont faibles pour l’EAC, la CEMAC et la zone ‘Reste de l’Afrique centrale’ (avec notamment l’Angola et le Congo R.D.). L’Ethiopie perd en termes de revenu réel et de PIB avec l’accord essentiellement du fait des détournements de trafic importants et une détérioration de ses termes de l’échange.
Tableau 2. Impact sur le PIB en volume et le revenu réel des pays africains
PIB Revenu réel

 PIBRevenu réel
 ZLECAf 0%ZLECAf-MNTs50%ZLECAf 0%ZLECAf-MNTs50%
Ethiopie-0.3-0.2-0.5-0.3
Reste Afrique du nord0.10.00.20.1
Maroc-0.10.30.10.6
CEDEAO0.00.1-0.10.1
CEMAC0.00.0-0.10.0
Reste Afrique centrale0.00.00.10.0
EAC0.00.00.00.0
Reste Afrique de l’Est0.00.30.10.3
SACU0.30.10.70.3
Source : MIRAGRODEP et calcul des auteurs

Le Tableau 3 donne l’impact des différents scenarios sur les recettes douanières, en US$ mlns et en pourcentage, ainsi que la taxe additionnelle à la consommation nécessaire pour que le solde public soit constant en proportion du PIB et que les dépenses publiques par tête soient constantes.
Les effets sur les recettes douanières sont difficiles à appréhender, car par exemple une ZLECAf ambitieuse sur les MNTs avec 50% peut accroître significativement le PIB et donc augmenter les importations totales non seulement en provenance de l’Afrique mais aussi du reste du monde. Or ce sont des importations qui font l’objet d’une taxation constante. En outre, il peut y avoir des substituabilités, mais aussi des complémentarités entre importations de différentes provenances. Le principal message qui se dégage ici est que l’accord a un impact modéré sur les recettes publiques. Rappelons que dans les scenarios étudiés, il est supposé qu’une taxe à la consommation supplémentaire est mise en place de façon à maintenir constant les dépenses publiques par habitant et le solde public en proportion du PIB. Ici il est conclu que la variation nécessaire de la taxe à la consommation est très faible, et négative : si les recettes douanières baissent, le revenu réel des agents augmentent ce qui accroît leur consommation et donc le montant des taxes pour un taux constant.

Tableau 3. Impact sur les recettes douanières – 2035 – Maroc

 ZLECAf 0%ZLECAfMNTs50%
Variation des recettes douanières en US$ mlns-4.8-14.5
Variation des recettes douanières en %-0.2-0.6
Taxe additionnelle à la consommation-0.02%-0.03%
Source : MIRAGRODEP et calcul des auteurs

Impacts sur les flux de commerce

Exportations

Les secteurs qui bénéficient le plus de l’accord sont celui du bétail, de la transformation alimentaire et de l’industrie. Une analyse fine des résultats montre que ce sont les exportations de viande blanche, d’énergie, de l’industrie du bois et du papier, des mines, du lait et des textiles qui bénéficient le plus des accords.


L’impact des différents scénarios sur les exportations marocaines en valeur par destination.

De manière systématique, l’accord de libre-échange donne lieu à des créations de trafic du Maroc avec les pays membres de l’accord (sauf avec l’Ethiopie – voir ci-dessous) et des détournements de trafic avec les pays non-membres. En effet, le Maroc augmente ses exportations vers toutes les destinations africaines et les diminuent vers toutes les destinations non africaines.
Ces chiffres offrent également une bonne illustration de la nécessité de prendre en compte la distinction variation relative versus variation absolue. L’accord ZLECAf avec un démantèlement complet des tarifs (ZLECAf 0%) implique une croissance des exportations marocaines vers la zone SACU de 622% et une diminution des exportations marocaines vers l’Union européenne de 4,4%. Mais ces dernières sont 228 fois plus élevées que les premières dans le scénario de référence en 2035. L’augmentation des exportations marocaines en 2035 vers la zone SACU est donc de US$ 1,2 mds, alors que la diminution des exportations marocaines vers l’Union européenne est de US$ 1,9 mds.
Au total, un accord ZLECAf réaliste uniquement sur les tarifs implique une augmentation des exportations marocaines vers l’Afrique de 69,9% et si s’ajoute une réduction de 50% des MNTs, cette augmentation est de 71.8%.

Importations

L’impact des différents scénarios sur les importations marocaines en volume et par grand secteur.

C’est toujours dans le secteur des cultures que les importations marocaines progressent le plus. C’est dans le secteur de l’industrie ou dans celui de la transformation alimentaire que les importations marocaines augmentent le moins. Au niveau désagrégé, les secteurs connaissant les plus fortes augmentations en volume des importations sont les autres cultures, les viandes blanches, le lait et les oléagineux.


L’impact des différents scénarios sur les importations marocaines par origine des produits.

Il n’y a pas de détournement de trafic du côté des importations marocaines. Celles-ci augmentent dans tous les scenarios et depuis toutes les origines. L’explication est la suivante : l’impact de ces scénarios est généralement positif sur le revenu national marocain. L’effet-revenu est significativement positif sur les importations de toute origine et est plus important que les effets-prix relatifs qui est négatif pour les importations en provenance des zones non africaines.
De façon générale, les taux de croissance des importations marocaines en valeur sont les plus importants sur les origines CEMAC, SACU et CEDEAO. C’est également un accord ZLECAf complet sur les droits de douane qui générerait la croissance la plus forte des importations marocaines en valeur.

Impacts sur l’activité et les marchés des facteurs


Pour évaluer l’impact de ces accords sur l’activité au Maroc, nous nous intéressons à la valeur ajoutée en volume par grands secteurs.
De manière intéressante, le scénario ambitieux de libéralisation avec une réduction des MNTs d’au moins 50% entraîne une augmentation de l’activité dans tous les grands secteurs. Dans le scénario de ZLECAf avec réduction des MNTs, c’est dans l’industrie que l’activité économique augmente le plus. Dans le scénario de ZLECAf sans réduction des MNTs, l’activité économique baisse dans les services. Une analyse détaillée montre que l’accord bénéficie avant tout aux secteurs de l’énergie, des viandes blanches, des métaux, des mines, du textile, et du lait, contrairement aux secteurs du blé, des Autres cultures, de l’automobile, des Autres Services, de la Communication, Pêche, Pharmacie, du Transport et des viandes rouges.

Figure 6. Impact sur la valeur ajoutée en volume par grands secteurs au Maroc – 2035 – %

Source : MIRAGRODEP et calcul des auteurs

Le Tableau 4 présente l’impact des différents accords sur les marchés de facteurs au Maroc, pour les 5 grands facteurs (travail qualifié, capital, travail non qualifié, ressources naturelles, terre).
Les accords sont positifs pour tous les facteurs, excepté les ressources naturelles, dont la rémunération baisse significativement, reflétant la baisse d’activité dans le secteur de la pêche. Il s’agit d’un facteur spécifique à quelques secteurs d’activité : ne pouvant trouver une occupation dans un autre secteur, la rémunération des facteurs spécifiques est par nature relativement affectée par des chocs d’ouverture, soit à la hausse, soit à la baisse, suivant les variations d’activité dans les secteurs où ils sont employés.
Les accords ZLECAf bénéficient avant tout au travail non qualifié et au capital. Néanmoins le travail qualifié bénéficiera d’un accord ZLECAf avec volet ambitieux sur les MNTs. Comme indiqué précédemment, le travail non qualifié bénéficie des accords ZLECAf et ces bénéfices se répartissent de manière équilibrée entre travail rural et travail urbain.
Tableau 4. Taux de variation (%) des rémunérations réelles – Maroc – 2035

 Travail qualifiéCapitalTravail non qualifié ruralTravail non qualifié urbainRessources naturellesTerre
AfCFTA Full0.00.10.30.3-3.5-0.1
AfCFTA+MNTs 50%0.50.60.60.6-3.40.4
Source : MIRAGRODEP et calcul des auteurs

Le modèle MIRAGRODEP est un modèle à emploi constant ; les ajustements sur le marché du travail se font par variation des salaires à travers la mobilité des travailleurs d’un secteur à l’autre. L’analyse précédente a montré que les résultats sont positifs pour les travailleurs, en particulier les travailleurs non qualifiés. On peut par conséquent étudier la demande de travail non qualifié en volume pour identifier les secteurs créateurs d’emplois du fait des chocs créés par l’accord.
La Figure 7 indique que l’accord crée des emplois non qualifiés quasi uniquement dans le secteur de la transformation alimentaire, les secteurs industriels et l’élevage, mais une baisse dans les cultures, l’agroalimentaire et les services.

Figure 7. Taux de variation (%) de la demande en volume de travail non qualifié par grand secteur – Maroc – 2035

Source : MIRAGRODEP et calcul des auteurs

Conclusions

Ce projet de recherche avait pour objet l’évaluation de l’impact de la ZLECAf sur l’économie marocaine et donne lieu à conclure que tous les scénarios sont positifs pour le Maroc, mais d’une ampleur limitée. Si ces chocs sont positifs pour l’économie marocaine, c’est principalement parce que ces réformes donnent une impulsion positive plus forte sur les exportations marocaines de biens que sur les importations marocaines de biens. Ces réformes sont donc positives pour l’activité dans ce pays. Mais ils sont d’une ampleur limitée car ils ne concernent directement que l’agroalimentaire et l’industrie, pas les services, et que l’Afrique n’est pas, de loin, le partenaire commercial le plus important du Maroc.

Trois conclusions importantes apparaissent à l’issue de cette étude. Premièrement, la seule partie tarifaire de l’accord ZLECAf, dans sa forme actuelle, aura un impact macroéconomique faible mais positif sur le Maroc : les clauses des produits sensibles et des produits exclus réduisent les effets positifs de l’accord. Deuxièmement, si l’accord de la ZLECAf inclut une réduction ambitieuse des coûts liés aux Mesures Non Tarifaires, par exemple de 50 pourcents, l’impact de l’accord commercial continental sur le Maroc est plus conséquent : hausse significative du PIB (+0.3%), du revenu réel des ménages marocains (+0,6%) ; hausse des exportations totales marocaines en volume (+2,3%), hausse de la rémunération du travail non qualifié (+0,3%), du travail qualifié (+0,5%) et du capital (+0,6%). Troisièmement, si une libéralisation tarifaire dans le cadre de la ZLECAf bénéficie surtout à l’industrie alimentaire et au secteur de l’élevage, ajouter une réduction ambitieuse des mesures non tarifaires serait significativement profitable à l’activité dans l’industrie en général.

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