Le Policy Center for the New South a publié une étude du Dr El Mostafa Rezrazi, Senior Fellow au Centre, sous le titre : La chute de Kaboul et le retour des talibans 2.0.

L’entrée des Talibans à Kaboul a été facile et pacifique, mais cette facilité a placé la communauté internationale et en premier lieu l’administration américaine face à des questions difficiles liées aux responsabilités historiques envers son opinion publique et à ses promesses envers la société afghane.   

Les opinions varient quant à l’évaluation du retrait rapide des forces étrangères d’Afghanistan, entre ceux qui le considéraient comme une fatalité historique longtemps attendue, et ceux qui ont critiqué son caractère immoral à l’égard des femmes et des enfants qui ont vécu et rêvé d’un mode de vie basé sur un nouveau modèle de reconstruction de l’Afghanistan suivant des standards occidentaux (l’Afghanistan de l’après-guerre), pour se retrouver subitement face à un nouveau projet au pouvoir dont les détails n’ont pas encore été tous dévoilés par les Talibans. À cela, il faut ajouter le sort des collaborateurs, traducteurs et informateurs qui ont travaillé au service des forces et des missions étrangères pendant plus de deux décennies.   

Dans cet entrecroisement historique en Afghanistan, les Talibans n’ont pas hésité à se donner une apparence de flexibilité, acceptant la gouvernance participative, la protection des droits des femmes, la préservation des droits des minorités, la garantie du libre exercice de la presse et la coopération pour mettre fin à l’évacuation.

Les nouveaux Talibans peuvent-ils gérer le nouvel Afghanistan ?

Sans aucun doute, le mouvement des Talibans est aujourd’hui confronté à de grands défis, au premier rang desquels se joue la bataille pour conquérir le cœur d’une nouvelle génération d’Afghans nés et élevés dans un espace civilisationnel auquel les Talibans n’ont pas participé, ainsi que la bataille pour gagner la confiance de la communauté internationale qui utilise la question de la reconnaissance de la légitimité pour contraindre le mouvement à accepter un certain nombre de compromis qui l’éloignent de son identité, et enfin à faire assumer aux Talibans la responsabilité de protéger le pays et garantir son unité.

Dans les semaines à venir, l’Afghanistan devrait faire face à de nombreux enjeux, qu’il s’agisse de concevoir un nouveau mode de gouvernance, de préserver la sécurité dans les différentes régions du pays ou de contrecarrer les campagnes médiatiques occidentales qui tentent de saper la réputation et la crédibilité des Talibans. Par ailleurs, ces derniers devraient également renforcer leurs pourparlers avec Washington pour obtenir un retrait pacifique des forces américaines, puis avec la Russie, le Pakistan et la Chine ainsi qu’avec tous les pays qui ont envoyé des messages positifs dans le but de normaliser leurs relations à l’avenir.

D’autre part, les Talibans se voient obligés de respecter leurs engagements qui consistent à rétablir la confiance entre les Afghans, rassurer l’opinion publique internationale, élargir les libertés, reconstruire l’économie, mettre en œuvre l’amnistie générale au profit de leurs opposants et détenus et assurer la sécurité dans le pays. En même temps, on s’attend à ce que des poches de résistance cherchent à contrecarrer le rêve de reconstruire l’Émirat islamique.

La sécurisation de l’aéroport de Kaboul et l’évacuation des collaborateurs Afghans avec les forces étrangères vers l’aéroport compliquent la répartition des rôles de sécurité entre les forces américaines et les forces des Talibans

Malgré les efforts considérables déployés par les forces des Talibans aux côtés des forces américaines pour sécuriser les opérations d’évacuation de l’aéroport international Hamid Karzai, le calendrier fixé par l’administration américaine pour mettre fin à l’évacuation, en plus de l’absence de règlementations précises pour les Afghans ayant des pièces justificatives qui leur permettent de voyager (passeports, visas spéciaux), a compliqué la tâche des forces des Talibans qui consiste à juguler les foules humaines qui affluent à l’aéroport. Quant à l’intérieur de l’aéroport, il revient aux forces américaines supervisant l’évacuation d’y mettre de l’ordre. Le chaos qui caractérise les opérations d’évacuation n’est pas seulement un problème d’organisation, mais aussi et surtout un problème technique et sécuritaire.

D’une part, les forces talibanes qui ont la charge de surveiller les points de passage en direction de l’aéroport et devant ses points d’accès doivent procéder à la fouille des passants, contrôler leurs documents et veiller à éviter l’infiltration éventuelle de kamikazes parmi eux, y compris des éléments infiltrés potentiels de l’organisation de l’émirat du Khorasan affiliée à l’État islamique.

Certes, les Talibans sont soucieux de sécuriser les édifices gouvernementaux, diplomatiques et religieux, y compris les lieux sacrés husseinites chiites, de peur que certaines parties hostiles ne provoquent des actes de violence. Cependant, les discours vindicatifs et le chantage dont font usage certaines officines médiatiques et politiques occidentales ne traduisent pas la compréhension de la communauté internationale de la phase critique que traverse l’Afghanistan, nonobstant les positions politiques des États vis-à-vis du mouvement des Talibans.       

La guerre d’usure humaine et la carte des réfugiés : une bataille dangereuse

Aujourd’hui, la question de l’évacuation des collaborateurs afghans, dont des ingénieurs, des techniciens et des sécuritaires, est au premier plan. Il s’agit de véritables problèmes dont les répercussions sur la prochaine étape de reconstruction du nouvel État en Afghanistan seront graves et coûteuses. Certes, l’ambition de milliers d’Afghans d’échapper au spectre de la vengeance du mouvement taliban semble légitime et compréhensible. Mais, si la carte de l’évacuation devait être utilisée pour déplacer des compétences hors du pays et intimider le peuple, ou pour raviver le rêve de l’émigration notamment parmi les jeunes désirant partir pour les pays occidentaux, cela ne ferait que renforcer l’état d’instabilité au sein de la population afghane et ne ferait qu’augmenter le niveau de tension actuel en l’absence d’une autorité gouvernementale capable de gérer les affaires de la population dans des conditions normales.        

Nombreux sont ceux qui se souviennent de la crise des réfugiés en Europe en 2015, lorsque plusieurs pays européens ont été témoins d’un large mouvement de solidarité en faveur des migrants fuyant la Syrie et d’autres zones de conflit. En conséquence, plusieurs organisations onusiennes, internationales et locales se sont mobilisées en vue d’absorber les vagues de migration et d’assurer des conditions de vie décentes à ces migrants/réfugiés. Mais le rêve s’est vite transformé en cauchemar. Ainsi, après les attaques terroristes lancées par l’organisation de l’État islamique à Paris puis dans d’autres capitales européennes, les mêmes États se sont empressés de durcir les procédures d’immigration, de transit et de résidence.

La question de l’immigration afghane constitue une réelle préoccupation non seulement à destination de l’Europe, mais aussi de la Turquie et d’autres États frontaliers comme l’Iran, le Pakistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan.    

Quant à certains pays de transit aérien, comme les pays du Golfe, ils semblent, pour des raisons démographiques et géopolitiques, plus prudents dans leur traitement de la question de l’émigration des réfugiés afghans. En effet, la plupart d’entre eux se limiteront à participer aux opérations d’évacuation vers leurs capitales, à destination de pays tiers. Selon les statistiques disponibles, environ 200.000 Afghans vivent aux Émirats arabes unis, dont un grand nombre y sont arrivés au début des années 70 du siècle dernier. Ces réfugiés sont répartis dans différents émirats, notamment dans la ville d’El Aïn, à Dubaï et Abu Dhabi, et travaillent dans les secteurs de la construction, de l’agriculture, du commerce et des services. L’Arabie saoudite, quant à elle, accueille environ 100.000 Afghans, alors que le nombre d’Afghans résidant au Qatar ne dépasse pas les 10.000. Par ailleurs, le nombre d’Afghans résidant en Iran est estimé à plus de deux millions sans papiers, en plus d’environ soixante mille détenteurs de passeports afghans.   

Il convient de noter que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Pakistan ont été les premiers pays à reconnaître le régime des Talibans en Afghanistan entre 1996 et 2001, ce qui rend ces deux États du Golfe encore plus vigilants dans leur gestion de la nouvelle situation née de la reprise du contrôle de la capitale par les Talibans.

L’impact du retour des Talibans sur le moral psychologique de l’Islam politique au Moyen-Orient

Au Moyen-Orient, qui est lié géo-stratégiquement à ce qui se passe en Asie du sud et en Asie centrale, les pays arabes auront de grandes difficultés à faire face au nouvel Afghanistan, car il est peu probable que leur mode de gestion de l’Islam politique après le printemps arabe soit efficace face au nouveau mode de gouvernance « modéré » de l’Émirat islamique d’Afghanistan. Les indicateurs montrent bien qu’au vu du plafond de leurs concessions, les Talibans ne seront pas moins rigoureux que les partis islamistes actifs dans la région arabe. 

Pour lire l’étude dans son intégralité, veuillez visiter le lien : https://www.policycenter.ma/publications/fall-kabul-and-taliban-20

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Entrez votre nom ici