Article publié par France Culture

Bilan de la journée d’hier à Gaza : au moins au moins 55 morts et 2 400 blessés. « Une violence sans précédent » pour le Jérusalem Post. « Un véritable carnage » pour Metro à Londres

 

Quand THE NEW YORK TIMES écrit, ce matin, la paix n’a jamais parue aussi lointaine, le dessin de presse signé du célèbre caricaturiste néerlandais plusieurs fois récompensé Tjeerd Royaards est, lui, encore plus catégorique : on y voit un panneau sur lequel est inscrit la direction de l’ambassade américaine à Jérusalem et dont le pieux traverse une colombe maculée de sang. Quant au rameau d’olivier censé annoncer la fin du «Déluge», sinon du chaos, il gît à même le sol tel un cadavre. Ou quand la paix se meurt à Jérusalem. Le rêve de paix pour notre époque («peace for our time», la célèbre expression prononcée en son temps par le premier ministre britannique Chamberlain) est mort hier au Moyen-Orient, peut-on lire encore ce matin sur le site de la chaîne américaine CNN.

Lundi, tandis que l’inauguration de la nouvelle ambassade se déroulait dans le cadre d’une cérémonie en grande pompe, à quelques dizaines de kilomètres seulement de là, dans la bande de Gaza, des Palestiniens avaient choisi de manifester leur colère aux abords de la frontière. Face à des projectiles de fortune, la réaction des soldats israéliens, elle, ne s’est pas fait attendre. Bilan : au moins au moins 55 morts et 2 400 blessés, dont près de la moitié par balles réelles rapporte le quotidien HA’ARETZ. Une violence sans précédent, précise à son tour THE JERUSALEM POST, la journée la plus noire qu’a connue Gaza et même l’ensemble de la Palestine, depuis l’offensive militaire israélienne de 2014. Un véritable carnage. Le mot barre, ce matin, la Une de très nombreux quotidiens dont METRO à Londres, THE IRISH TIMES mais aussi THE DAILY SABAH d’Istanbul. Un bain de sang, renchérissent à leur tour THE DAILY BEAST, THE DAILY MAIL, ainsi que le portail en ligne MIDDLE EAST EYE.

Autant dire qu’on est très loin du jaillissement de cœurs multicolores qui accompagnait, hier, sur le site de la nouvelle ambassade, les discours des officiels à la fois israéliens et américains. Et de fait, les images en première page des journaux sont généralement saisissantes. L’une d’entre elles, en particulier, apparaît à la fois en Une du I, du DAILY EXPRESS et du DAILY TELEGRAPH. On y voit des dizaines de Palestiniens, des adolescents pour l’essentiel, noyés sous une pluie de grenades lacrymogènes. THE TIMES mais aussi le journal de la City (FINANCIAL TIMES) ont, eux, choisi un autre cliché, au plus près encore des manifestants qui, lorsqu’ils ne sont pas à genoux ou à terre pour essayer de respirer, courent sous un ciel noirci par une épaisse fumée. Enfin THE GUARDIAN a lui préféré illustrer à travers deux photos le contraste glacial, hier, entre d’un côté le sourire éclatant d’Ivanka Trump inaugurant la plaque de la nouvelle ambassade et de l’autre deux Palestiniens portant à bout de bras un homme blessé.

La ferveur, voire l’euphorie israélienne, contre la tragédie palestinienne est également à la Une ce matin de L’ORIENT LE JOUR. D’un côté les célébrations à Jérusalem et de l’autre le carnage des Gazaouis courant vers la mort, écrit l’éditorialiste. Et le pire c’est que cette catastrophe était prévisible, se désole pour sa part le quotidien HA’ARETZ. Non seulement Israël n’a pas levé le petit doigt, dit-il, pour prévenir ces affrontements meurtriers. Mais même les observateurs les plus optimistes avaient estimé que le transfert de l’ambassade américaine s’inscrivait dans un enchaînement particulièrement préoccupant : le jour même du 70ème anniversaire de la création de l’Etat d’Israël ; mais aussi la veille de la journée du souvenir de la «Nakba»  (la «catastrophe») qui marque le jour de l’expulsion et de l’exode de près de 700 000 Palestiniens des territoires de l’ex-mandat britannique ; et enfin alors que demain doit débuter le début du mois de ramadan, une période que l’on sait particulièrement sensible, rappelle la BERLINER ZEITUNG. Pour toutes ces raisons, Trump le pyromane, écrit le quotidien de Stockholm DAGENS NYHETER, a choisi le plus mauvais moment pour transférer l’ambassade américaine. Il l’a fait au-dessus d’un baril de poudre plein à craquer, une allumette à la main. Le cadeau de Donald Trump aux Israéliens a mis le feu aux poudres, renchérit à nouveau L’ORIENT LE JOUR.

Evidemment, le cadeau apparaît ce matin largement empoisonné. Toujours est-il qu’avec le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien, la destruction des infrastructures iraniennes en Syrie et, enfin, cerise sur le gâteau, cette inauguration de l’ambassade, le Premier ministre israélien, écrit le quotidien de Beyrouth, a vu tous ses rêves politiques se réaliser en quelques jours seulement, grâce à l’ami américain, qui apparaît plus aligné que jamais.

Direction l’Italie, à présent, où l’on attend toujours le nom du futur Premier ministre. Hier, les négociations serrées entre le Mouvement 5 Etoiles et la Ligue d’extrême droite ont conduit à un accord sur le nouvel exécutif, rapporte LA STAMPA. Une entente commune aurait été trouvée sur les ministères-clés. L’accord est donc presque achevé, à une exception près : le choix du Premier ministre qui n’est pas encore fixé. Mais peu importe. Ce qui inquiète, d’ores et déjà, nombre de journaux c’est de voir comment des populismes parallèles finissent par se rencontrer, écrit IL CORRIERE DEL TICINO. Ou dit autrement, selon son confrère suisse du TEMPS, le mariage d’un nationalisme véhément d’un côté et d’un populisme anti-système de l’autre, qui a tout du cocktail explosif. Pour le magazine américain SLATE, cette alliance rouge-brune italienne ne devrait, pourtant, surprendre personne. Tout en rappelant le tristement célèbre «pacte rouge-brun», qui allait permettre aux nazis de conquérir une grande partie de l’Europe centrale, l’auteur écrit : cette mutation bizarre et postmoderne est à l’œuvre aujourd’hui non seulement en Italie, mais aussi en Grèce et aux Etats-Unis. Ou quand à droite comme à gauche, l’odeur de sang excite les ennemis de la démocratie libérale, lesquels ne sont généralement pas très regardants sur les convives avec qui partager le festin.

Enfin, décidément, quand la violence et l’odeur du sang s’invitent dans la presse, jusqu’au dégoût. Hier soir à Cannes, Lars von Trier a fait son grand retour sur la Croisette avec son nouveau film «The House That Jack Built», dans lequel Matt Dillon fait, d’ailleurs, lui aussi son come-back. A 54 ans, l’ex «Rusty James» de Coppola revient, cette fois-ci, en serial killer sanguinaire qui veut faire de ses assassinats des œuvres d’art. Bien sûr, Lars von Trier n’a jamais craint la controverse, écrit ce matin USA TODAY. Reste qu’hier soir son film a d’ores et déjà remporté la palme de la colère et du dégoût. Les 2h30 de projection ont été ponctuées de cris d’horreur, certains spectateurs allant même jusqu’à quitter la salle. Quand la journaliste d’Al-JAZZEERA juge que voir des enfants se faire tirer dessus et se faire tuer n’est pas de l’art ou du divertissement, le critique de VANITY FAIR décrit, lui, rien de moins que l’une des expériences cinématographiques les plus désagréables de sa vie.

Par Thomas CLUZEL

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Entrez votre nom ici